Olivier

Olivier m’aimait.

Il ne me restait qu’une seule photographie de lui. je l’avais gardée précieusement toutes ces années dans ce cadre en forme de livre à photos.

Le sourire d’Olivier trônait dans le salon familial à côté de celles des enfants. Il faisait partie des meubles et cela me rassurait de l’avoir près de moi.

Cette photo, aux quatres coins trop cornés, racontait la soirée où nous fêtions mes 30 ans. Olivier etait assis en face de moi et rien que sa présence m’envahissait de joie. Il portait une chemise écossaise qui soulignait son regard clair et j’aimais respirer son parfum volé entre deux danses.
Entre insouciance et profondeur, nous respirions la connexion de nos deux âmes, pourtant si différentes.

Je crois que je ne lui ais jamais dit que je le trouvais beau.
Sur la photographie comme dans la vie, on ne pouvait que retenir son sourire presque trop grand. Le regard était perçant et franc, décidé, vivant. Sa voix était une mélodie fracassante, puissante et limpide mais qui pouvait egalement s’envelopper d’une douceur rassurante. Le propos emprunt d’humour était précis et incisif, intelligent et volontaire, parfois intransigeant.
J’aimais tout de lui et même cette intransigeance qui devenait velours jusqu’à me protéger.


Olivier m’aimait.


Son regard m’avait permis de me regarder autrement, comme un mur porteur, nous nous étions construits en partie ensembles.
Nous nous disions tout et pourtant la pudeur n’avait d’égal que notre lien. Peut-etre étions nous plus que des amis.
Cette merveilleuse soirée, à l’initiative du père de mes enfants m’avait permis de vivre un des moments les plus précieux de mon existence… celui où mon frère déjà bien malade, riait à en pleurer avec l’ami de mon coeur.

Plusieurs années apres le drame, parfois mes filles me demandaient:
– » maman, qui est-ce? »
– je leur répondais: « c’est mon ami: Olivier »
– » pourquoi il ne vient pas nous voir? »
Alors, en prenant le soin de les câliner, je leur expliquais qu’il avait eu un accident de moto alors qu’il venait d’avoir 30 ans et qu’il était parti pour son grand voyage ».
Elles avaient la réponse à leur question et repartaient jouer sans plus attendre avec leurs poupées aux allures de femme.

La fumée de ma tasse de thé trop chaude s’évanouissait dans l’air comme les mots, apportant une humidité singulière à l’atmosphère. Je regardais les voluptes de fumée en réinventant leurs dessins.

Je restais dans le silence de l’absence, celui où la présence crève le temps et les cœurs.

Tout comme ce soir…

Aujourd’hui c’est sans toi, Olivier, que nous vivons cette drôle de guerre à l’ennemi invisible, qui nous renvoie chacun à la mort de nos proches, à notre propre mort.

Olivier, je pense à toi.
Dans les parcs, dans les villes, à la prairie, dans les rues pavées de Caen, en forêt de Brocéliande, dans le cimetière saint Nicolas et jusque dans son église, sur le pont d’Aunay sur Odon, près du lycée et de la faculté, dans ma chambre et sur le sable, au parc de la baleine, à la piscine et dans les bars, au bowling et en camping, dans ce petit restaurant sur le port ou tu aimais m’emmener, à nos fou rires interminables, à notre tendresse, à notre menthe à l’eau vue sur la mer.
Je pense à toi, Le sourire triomphant.

Il est de ces destins brefs et tragiques, généreux et rares qui ont vécus milles vies en 30 ans. C’est probablement ce qui le reliait à mon frère.
Et dans cette période un peu plus sombre, ils nous rappellent la chance que nous avons d’evoluer et d’aimer toujours plus grand.

Cette nuit, Olivier m’a fait un cadeau: son rire murmure encore à mon oreille.

Je l’aimais.

Carole HERSENT


A Estelle, François, leurs parents et à Laurent.

Un matin ordinaire

Il venait seulement de se réveiller et je le voyais arriver dans la cuisine, les petits pieds encore chauds d’un sommeil bien lourd. Les yeux peinaient à s’ouvrir distinctement ensablés par des rêves oubliés. Louis se précipitait contre mon coeur, pour s’y réfugier, s’y blottir et recevoir tout l’amour à cultiver dans sa sacoche pour cette grande journée. Les mots bleus coulaient naturellement dans un soupir et je respirais sa tête d’une maniere presque animale.

Les mamans ont ce besoin de sentir leurs petits. Sentir son enfant et respirer l’amour.

Je me demandais si je serais capable de le reconnaître à l’odorat de manière instinctive comme n’importe quelle femelle reconnaîtrait sa progéniture. En attendant, il fallait déjà se hâter dans ce quotidien rythmé: servir le petit-déjeuner, le desservir, lancer une machine, passer le balai, s’assurer que Louis avait bien brossé ses dents, mis un pull et pris ses affaires de piano. Nous n’aurons pas le temps de repasser par la maison après l’école. Les filles étaient déjà parties en bus pour le lycée.

Un dernier regard dans le miroir pour ajuster la petite robe noire que mon fils aimait tant: » tu es toujours belle ma petite maman ».

Le froid était saisissant et le givre épais sur les glaces de la voiture. Louis admirait les reflets de la nuit et du soleil levant. Installé chaudement dans la voiture, il me demandait comme tous les jours:
– » c’est garderie ce matin maman et tu viens me chercher a l’école? ». De la réassurance, toujours.
– » oui « .
Oui, mon amour, rien n’est plus important que d’être à l’heure et de voir ton visage réjoui à m’attendre à la sortie de la classe. Louis était heureux, généreux et plein d ‘égard envers les autres. Il était aussi gentil qu’intelligent. Mais ce qui me bouleversait le plus était probablement son innocence.

Un enfant aime sans condition son parent, lui confie ses rêves et puise en lui un amour éternel.

Pendant que les arbres défilaient sur le bas côté de la route nous menant à l’école, il me demanda:
– » tu sais maman ce que je préfère dans la journée ? »Je lui répondais avec toute l’attention qu’il se doit. Entre les deux tics- tacs du clignotant et le morceau de Bach joué par Glenn Gould qui transperçait mon coeur. J’attendais, suspendue à son silence, la réponse. Le jeune garçon cherchait les mots justes. L’horloge de la voiture affichait déjà 8h00, j’etais en retard à mon travail:
– » non mon chéri, dis- moi? »

– » ce que je préfère maman, ce sont les matins, regarder ces lumières et surtout, à chaque réveil me dire que je suis encore vivant ».

Louis avait 9 ans et ses mots révélaient une sagesse infinie. J’observais son regard et sa beauté délicate. Tout était parfait en ce matin ordinaire.

Carole HERSENT

La petite fille aux yeux d’innocence

La petite fille s’attardait à contempler le berceau de bois et à balancer doucement sa poupée. Elle écoutait la mécanique du jouet qui la berçait tout autant. Fait d’ébène et recouvert d’ un voile rouge coquelicot, le baigneur y dormait, d’un sommeil de plastic, repû et câliné de ses baisers.

J’entends encore son chuchotement apaisant. Elle serrait sa poupée comme si cette dernière s’animait de chair et de sang.

Lorsqu’elle se retourna vers moi avec tout l’éclat de sa candeur, je fus frappée de sa présence. L’expression noisette trahissait la surprise. Ses yeux verdiraient au fil des printemps, pour vibrer de nuances plus automnales aux reflets de la vie, des rires et des larmes. Les cheveux d’ange étaient doux et fins et la frange bien courte soulignait son regard mutin.

Qui pouvait donc être cette femme qui la scrutait avec retenue et émotion?

La petite fille devait avoir 5 ans tout au plus. Cinq années sur la terre, c’est si peu et pourtant tout était déjà en elle: la gentillesse et la joie, la jalousie et la peur, la volonté et la malice. Ce petit être mettait en place tous ses fondamentaux pour devenir une femme. L’ enfant prenait malgré elle des airs de demoiselle.

On a souvent un train d’avance sur le temps quand il faudrait pouvoir l’étreindre et le suspendre.

Les bottines marrons étaient lacées sur les mollets potelés et la robe de gros velours, ajustée. Le col blanc cassé, roulé, protegeait la fillette du froid. On devinait l’attention maternelle et son amour, aux soins prodigués à l’enfant et à son sourire confiant. Le rire métallique etait celui d’un jouet que l’on pouvait remonter à souhait. Son père ne s’en lasserait d’ailleurs jamais. Inlassablement sous la même grimace qui le défigurait littéralement, elle riait.

La femme, émue et dont l’âge était incertain, s’approcha avec précaution:

 » Petit fille, souviens toi de la joie de ce matin d’hiver. La douceur de l’amour, le salon bien rangé, les jouets déballés, ton frère à tes côtés…encre en toi l’insousciance de ton cœur d’enfant. Tu n’es que dans l’instant. »

La mémoire a ce pouvoir prodigieux que d’étirer le temps. L’expérience est accessible mais sollicite la volonté. Celle de vouloir rentrer en sa demeure, de se centrer en son cœur, de retrouver l’enfant en soi. Il faut aussi du courage pour écouter cette rencontre.

Laura voulait retrouver la petite fille qu’elle était. Elle pensait avoir des choses à lui dire:

 » Ta douce mère n’est jamais loin, elle veille sur toi et au-delà de l’éternité.
Je te regarde et je te vois. Je t’ecoute et je t’entends. De cette rencontre c’est peut-être toi qui a le plus de choses à exprimer. Je suis attendrie par ta pureté. »

Laura comprenait alors que tout était parfait ainsi. Elle n’avait rien à dire à la fillette. Elle la serra simplement contre son cœur et se réchauffa de ses yeux d’innocence et de ses rêves. Il ne fallait pas la trahir.

« Petite fille, tu ne le sais pas encore mais tu possèdes tout ».

Laura quitta la petite fille et son monde intérieur, animée d’une envie, d’un battement, d’une lumière.

Peut-etre était- ce une des clefs de l’amour de soi.

Carole Hersent

Vis ta vie

Elle n’osait pas déchirer l’emballage soigné du cadeau que son grand-père avait choisi pour elle. Non, il fallait le dénouer gracilement, retenir les rubans et contenir le temps, le plaisir de la découverte, prolonger l’instant. La maison était belle et riche, on pourrait dire cossue. Charlotte appréhendait déjà à son jeune âge l’injustice et la conscience d’evoluer dans ce monde favorisé. Tandis que ses petits doigts retenait l’emballement, elle découvrait à ses sept ans son premier sac en cuir, une besace blanche et verte remplie de surprises. A ses dix-huit ans, il lui avait offert sa toute première bague ornée d’un saphir qu’elle ne quitterait plus. A ses 27 ans , Charlotte devenue maman, accueillait le gros ours brun pour son enfant.

Quand elle eu 40 ans, Charlotte reçu ces simples mots:  » ma petite fille, tu peux me demander ce que tu veux. je t’aime et je serai la pour toi ».

Elle regardait son grand-père avec admiration à n’importe quel âge de l’existence. Car exister était bien le terme qui le définissait, être au-delà de sa présence, laisser son emprunte. La beauté traverse le temps et les époques, elle se patine et devient presque plus évidente au fil des années délestée du dictat de la jeunesse. Il n’avait pas d’âge, il était éternel. Elle regardait tour à tour le jeune homme au charme irrésistible, le fils aimant, l’homme de loi et de combat, l’amoureux de son épouse, le père désarmé, le grand-père tendre, avec comme point commun d’attache a ses différents rôles, la générosité. Charlotte avait toujours connu son grand-père avec les cheveux blancs et pourtant elle devinait à chaque instant le grand brun élancé, à l’allure cinématographique et au visage d’ange.

Cet homme avait traversé le pire avec dignité et force. Charlotte avait été frappée de sa souffrance de plein fouet devant le parvis de l’église Saint Jean, quand il l’avait serrée dans ses bras. Elle avait 15 ans.

Il y a des étreintes que l’on n’oublie jamais. Elles figent les emotions et s’inscrivent en memoire, tissent les liens, marquent les vies.

Il était debout.

L’appellation « grand-père » lui allait si bien et qualifiait le grand homme et le grand-père de famille qu’il avait toujours été. Il était impossible de l’appeler  » papi » ou « pépé ». Néanmoins cette distance linguistique n’empêchait en rien le rapprochement des cœurs. Chaque rencontre etait un rendez-vous, un spectacle familial où Charlotte se plaçait en observatrice. Sa mère était si belle, apprêtée de son sourire de Joconde. Elle veillait, toujours sur ses petits. Les hommes, père, frère, oncles et cousins, ajustaient le nœud papillon ou la chemisette en fonction de la saison. Chacun prenait plaisir à porter ce que l’on pourrait considérer comme les habits du dimanche. Son grand-père allumait les Noël. Il arborait alors le costume rouge et blanc et la fausse barbe, distribuait des truffes, et chacun des petits enfants participait à la magie selon son âge et sa croyance. Sa voix portait fort et ses éclats de rire résonnent encore. La fête se poursuivait l’été quand il commandait pour les 14 juillet, jour de la sainte Charlotte, un feu d ‘artifice spécialement pour elle. Elle avait assez d’innocence et d’amour pour le croire.

Charlotte pensait à son grand-père comme à un homme extraordinaire qui ouvre au monde, les yeux, les esprits et le cœur de ses petits-enfants jusqu’à la rencontre de villageois au fin fond de la Turquie en Asie.

« Vis ta vie »

Elle entendait ses mots en allant lui rendre visite. A l’Aube de ses 93 ans, il ne lui semblait plus si éternel. Charlotte s ‘allumait alors le cœur faisant fi de la vieillesse vulnérable, se concentrant sur la fossette intemporelle et sur le sourire désarmant. Il dégageait la puissance de vie, sans aucune résignation.

Carole Hersent

Petit homme

Laura traversait la rue comme on traverse une vie.

Les années défilaient sans pouvoir les retenir, avec la même insouciance et le goût du plaisir à entendre le bruit des bottines sur le béton.

Rémy était concentré. Il portait des baskets blanches et noires, crissantes, encore vierges de jeux. La chemise gris clair, col mahot, soigneusement repassée sous la veste de jean, et la mèche un peu mieux coiffée pour l’occasion étaient destinées à faire « bonne impression ». Le cartable à roulette glissait dans un vacarme tonitruant. Tout était soigné pour ce rendez-vous, attendu depuis ce trop long été.

Pour les enfants, le temps était suspendu, les visages avaient gardé de jolies couleurs dorées. Le matin était frais sous le soleil timide.

Il avait déjà des airs de petit homme, le regard doux et le sourire à fossette sur la joue droite, franc.

L’allure de Laura était déterminée et pressée, comme s’il y avait plus important à faire que de ressentir cette petite main chaude dans sa paume et l’exhaltation de leur deux cœurs en Septembre. Elle souriait à tous les passants qui le lui rendaient bien. Les visages s’éclairaient un a un, certains presque complices d’autres simplement cordiaux.

Arrivés devant le portail de l’école primaire Jean-Moulin, Laura et Rémy ne se souciaient pas des listes de classes qu’ils avaient pris soin de consulter la veille. Ils franchissaient la barrière pour pénétrer dans la cour de l’école, les marelles peintes au sol. Les bâtisses des années 70 avaient été fraîchement ravalées, les classes décorées, prêtes à accueillir les élèves.

Remy était tantôt joyeux, tantôt intimidé de rencontrer Monsieur DANGES, instituteur de renommée, aimé et respecté. C’est certain, il travaillerait bien cette année. Il retrouvait aussi Maxime et Hector, ses deux amis fidèles. Tout était parfait en cette rentrée de CM1.

Il y a des moments importants où l’on ignore les querelles idiotes et les blessures des grands. Comme si il y avait des moments de vie plus necessaires que d’autres à l’amour…peu importe, c’était déjà ça, les parent réunis en façade, divorcés ou pas, attendaient avec leur rejeton l’appel de l’instituteur.

Les rires éclataient, parfumés du temps des vacances et des soirées chaudes à veiller.

Rémy avait retiré sa main de la main de sa mère. Anna était là et les deux mois d’été lui avaient semblé une éternité. Ses cheveux avaient poussé, il la trouvait encore plus jolie!
Il se souvenait la promesse qu’elle lui avait chuchoté avant le départ pour les grandes vacances: ils se mariraient, et du haut de ses neuf ans, Rémy n’avait aucun doute sur l’issue heureuse de cette destinée.

La musique qui remplaçait la cloche se fit entendre. L’agitation et les rires rendaient grâce au silence.

Monsieur Danges était la, de cette présence qui ne demandait rien de plus, le regard cristallin et perçant. La voix posée et claire appelait un à un les enfants à se mettre en rang.

Les rires dissipés, parent et enfant se hataient à présent à leur tâche.

Laura se souvenait du baiser déjà estompé de son fils, appuyé et chaud. Malgré la douceur, il ne fallait pas trop montrer de cette intimité maternelle à ses camarades. Sa pudeur etait touchante comme le temps qui s’effiloche laissant place au petit homme, le bisou précieux.

Le dernier regard qui souriait jusqu’aux etoiles et le pas plus pressé se fit entendre. Remy ne se retournait plus, il était dans sa vie.

Carole Hersent