En traversant le temps

Je respirais l’air frais et le soleil disposait de cette lumière des matins doux de l’automne. Les saisons s’éteignaient et ma vie défilait alors que j’aurais aimé la suspendre quelques instants encore.

Je marchais doucement sur les pavés de mon passé, presque religieusement. L’exercice périlleux testait mes chevilles trop fragiles et mon tempérament pressé. Il me fallait sans cesse me contenir! »Ralentis « :me disais-je, « profite, respire, vis…arrête toi donc de courir, après quoi, après qui? »Cette manière de remplir chaque seconde de mon existence était surement une fuite: aimer, donner, agir, partager, accomplir!

Ne pas laisser une miette de vie inutile, perdue, gâchée par une dispute inconséquente ou une dissonance avec ma sensibilité. Peut- être devrais je même évoquer, avec mon âme. Adorer cette vie, la chérir puisqu’elle était entre mes mains!Comme si le temps m’était compté, comme si c’était un luxe de chaque jour de découvrir la lumière, consciente de respirer. Qu’allait-il donc m’arriver aujourd’hui? Quelles rencontres? Quelles surprises?

Soumis aux tracas du quotidien, on n’oublie si souvent la précieuse vie, quand on jouit d’une pleine santé, riche d’expériences et de projets.

Je n’étais pas si vieille et j’avais l’impression d’avoir vécu cent ans tout en étant animée d’une fougue adolescente. Cette contradiction devait bien sûr cohabiter dans tout mon être lui ordonnant une urgence de vivre. Je me tenais bien droite, fière d’avoir bravé toutes les tempêtes et d’avoir fait le nid à une certaine sérénité.

Peut-être que le temps avait cessé d’être le même que pour beaucoup d’autres personnes, ce 21 septembre à 7h55 lorsque J’avais entendu son dernier souffle. Etait-ce possible qu’il puisse faire son grand voyage en douceur? Je ne le crois pas et cela reste ma plus vive douleur. C’était donc la seule chose à 7h56 qui m’importait: le laisser partir, s’évanouir , l’autoriser à nous quitter pour arrêter de souffrir.

Ainsi moi, sa petite Sœur, de deux et demi sa cadette, j’étais en vie. J’avais 34 ans et il allait falloir réussir à vivre sans lui le reste de mes jours.

Aujourd’hui dans ces ruelles étriquées et sur les vieux pavés c’est probablement pourquoi , mes pas ralentissaient. Car c’était bel et bien cette fuite pour ne pas penser, l’illusion de souffrir moins, la nécessité d’honorer être en vie et de pouvoir vieillir!Aujourd’hui, je respire et j’entends à nouveau l’air et la joie. Je distingue même les pas de ma mère, petite brune nattée de volonté qui courrait les pavés serrant la main de sa mémé chérie, ferme et tendre, rude et essentielle. Dans les jardins de Christian Dior, ç’est mon cher grand-père enfant que je ressens courir en petit homme intrépide et sensible puis en jeune homme délicat courtisant ma grand-mère, habités tous deux de cette grâce éclatante.

L’air de Granville a quelque chose d’indéfinissable. Chaque recoin de la ville est merveille ressourçante.Toute une partie de ma famille l’habite encore. À travers l’air, l’horizon, les flots qui se cassent sur les falaises, la piscine de mer, la lumière, les pavés.

Des hauteurs des collines au cimetière de la mer, mes pas et mon coeur chavirent sur le Plat gousset.

Et tous nos êtres chers

Tant qu’ils sont bien vivants

Appartiennent au tableau

Qui traverse le temps

Carole Hersent

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